Temps étriqué

La politique du mémorandum appliqué s’approfondie chaque jour davantage, d’où cette série d’extinctions en tout genre. Certes, la Troïka, “a trouvé une fois de plus un terrain d’entente avec le gouvernement”, et nous voilà alors rassurés… dans notre plus grande proximité avec le précipice individuel et collectif depuis bien longtemps dans ce pays. Les meurtres et les suicides se multiplient ces derniers jours, et ceci, malgré le beau temps comme diraient certains. Ce printemps 2013 est déjà si amère, évidement davantage que celui, électoral mais finalement trompeur de l’année dernière. Samedi matin, un cinquantenaire, chômeur depuis trois ans s’est immolé par le feu au beau milieu d’un carrefour fréquenté des quartiers nord de l’agglomération. Il est mort, hier, lundi midi 15 avril à l’hôpital.

Mendiant. Place de la Constitution, Athènes, le 15 avril

Ce même lundi, un autre desperado s’est jeté du toit de l’hôpital d’Héraklion en Crète. Deux personnes ont tenté de le retenir mais en vain, il est mort sur le coup. Ce Crétois n’aura certes pas attendu les (nouvelles) prochaines “grandes” mesures annoncées comme imminentes et pour cet été, en ce mardi 16 avril par le ministre des Finances, Yannis Stournaras (Real-FM). Encore une fois, c’est de l’inexorable approfondissement mémorandaire qu’il s’agit, et visiblement dans l’indifférence générale, mais seulement en apparence. Car dans l’ampleur de ses conséquences, c’est bien au moyen de cette partie invisible du travail de deuil que les représentations collectives deviennent des dents qui grincent. Et ceci, jusqu’à certains cafés athéniens, fréquentés par des avocats et des employés restants. “Yannis me raconte qu’il ira se ceinturer d’explosifs, puis s’y rendre pour se faire exploser, j’ai dû le calmer”, pouvait-on entendre lundi après-midi.

Printemps en Attique, avril 2013

Encore une semaine… qui s’élève à la trop juste hauteur de notre époque. Les initiateurs de la financiarisation des économies ont certainement enfreint et depuis longtemps, la règle primordiale de tout bon parasite: ne pas tuer son hôte, et pourtant… ça marche encore. La société grecque émiettée, ramasse les morceaux de sa dignité comme elle le peut, puis, elle chemine avec dans l’inconnu. Il n’y a que les privilégiés, ceux qui représenteraient disons 20% de la population environ, pour qui certaines habitudes relèvent encore du temps ancien ou presque. Comme ces quatre hommes qui de retour d’un week-end passé sur l’île d’Hydra, se remémorent leurs exploitsde la veille dans ce même café: “Formidable les gars, nous nous sommes bien amusés, puis, ces deux blondes dans le bar, elles dansaient comme si c’était la dernière nuit de leur vie, pas mal. Heureusement que nos hors-bord tiennent toujours le cap… et que nous arrivons à remplir les réservoirs (rires). Je vous laisse, je dois voir un client, il m’a chargé de la réalisation de deux forages de prélèvement d’eau souterraine, j’ai beaucoup de clients en ce moment, tout le monde veut avoir un forage dans son champ, ou dans son jardin. Je lui facture en complément, la légalisation nécessaire à l’opération, c’est possible et désormais même facile. La récente loi qui légalise les constructions illégales comporte un amendement passé inaperçu, sur les forages de prélèvement d’eau. Il suffit de payer finalement pour tout légaliser, l’État a besoin d’argent, il n’y a que cela qui intéresse la Troïka. Le seul problème, c’est que parfois mes clients n’arrivent pas à régler toute la somme, en tout cas, je sais comment m’y prendre pour finalement faire jaillir l’eau, car finalement c’est un art”.

Athènes, avril 2013

Certains métiers deviendraient alors plus… profitables par temps de crise. Des forages, en passant par le dépôt-vente des bijoux et de l’or, le prêt sur gage, une activité en… nette reprise en ce moment, et enfin, la récupération de toute sorte, ainsi que la toute petite restauration. Quant au tourisme, c’est au cas par cas qu’il va falloir juger en octobre prochain, par un temps historique si dense c’est loin, trop loin même. En tout cas, mon ami D., qui vit d’une activité liée au tourisme depuis presque trente ans, est sur le point de déposer le bilan de sa petite structure, “j’ai honte de dire comment je vis en ce moment, comment nous nous nourrissons ma femme et moi, elle est au chômage depuis bientôt trois ans… c’est la fin quoi”. Pourtant, les premiers visiteurs du pays sont là, prêts à flâner d’île en île déjà, et dans Athènes paraît-il, jusque sur la place de la Constitution. C’est sans doute pour cette raison que certains graffitis sur les murs de l’Académie ont été effacés à la hâte ce derniers temps.

Visiteurs. Place de le Constitution, Athènes, le 15 avril
Mur de l’Académie. Athènes, fin 2012
Mur de l’Académie. Athènes, le 15 avril

Hier, le 15 avril, sur cette place de la Constitution et à part les visiteurs et les flâneurs, ce sont les agents de l’Organisme contre la drogue (OKANA) qui manifestèrent leur colère de manière en tout cas originale. Leur structure est également menacée d’effondrement, comme le… grand reste social et démocratique. Nos visiteurs ont sans doute croisé au centre d’Athènes et jusqu’à cette même place, certains manifestants de la semaine dernière, solidaires des habitants de la région de Skouries et d’Ierissos. Ces derniers, s’opposent depuis un moment, à la fameuse exploitation des mines d’or chez eux, par l’entreprise gréco-canadienne. Depuis l’arrestation violente de deux habitants ainsi que leur incarcération, la guerre sur le terrain connait un nouveau tournant. Les habitants ont bloqué leur bourgade, puis, et on vient de l’apprendre (Quotidien des Rédacteurs du 16 avril), le commissariat de leur ville, a été incendié la nuit dernière. Il était déjà évacué et abandonné de fait par la police qui depuis les violents affrontements de la semaine dernière gérera le secteur depuis le commissariat de la capitale du district, Polygyros. Même les moines du Mont Athos tout proche, par leur communiqué, se sont montrés solidaires des habitants, considérant que l’incarcération de deux habitants est un acte qui relève du terrorisme politique, c’est ainsi qu’ils réclament leur mise en liberté en attendant le jour du procès.

“Contre la mort dorée, qu’ils la nomment croissance”, Athènes, le 15 avril

Les habitants, lors d’une assemblée populaire qui a eu lieu lundi 15 avril, ont décidé de renforcer leurs patrouilles, non pas afin d’empêcher l’entrée sur leur territoire, mais seulement, d’en interdire l’accès à la Police, devenue indésirable. Ils comptent également accentuer leurs pressions pour que l’entreprise gréco-canadienne quitte enfin les lieux. Pour ce faire, ils comptent aussi sur l’internationalisation de leur combat, car ils ont déjà contacté certains blogueurs étrangers, puis, invité des journalistes canadiens sur place, pour enfin leur faire connaître le point de vue de la population, et en dernier lieu, ils comptent organiser même un meeting à Berlin. Parallèlement, la défense des habitants s’organise aussi sur le terrain de la justice en vue de la bataille dans les salles d’audience des tribunaux compétents. Parmi leurs avocats, figure ainsi Nikos Konstantopoulos, ancien chef de Synaspismos (Quotidien des Rédacteurs du 16 avril), et homme politique connu de la gauche grecque.

”C’est seulement armé et organisé que le peuple peut gagner”, Athènes, le 16 avril
“La société contre l’État, nous sommes en guerre”, Athènes, 16 avril

Les positions des uns et des autres, ainsi que les pratiques se radicalisent en Grèce au fur et à mesure que les derniers restes de la démocratie (disons) représentative disparaissent à leur tour, au profit d’un régime tyrannique instauré par les élites nationales (?), celles de l’U.E., et de toute évidence celles de l’Allemagne. Ce qui, selon l’historien et universitaire, Petros Pizanias, menace ouvertement les bases de la civilisation politique européenne, ainsi que la paix sur le continent. La mise en composte (sic) des sociétés du Sud de l’Europe, ou le pillage des dépôts bancaires à Chypre sont autant de signes, démontrant combien les puissants antagonismes nationaux au sein de l’U.E. évoluent rapidement vers une guerre économique. “Il ne s’agit plus seulement de l’empiétement sur le droit du travail, mais aussi de l’abolition des institutions et des procédures au sein même de l’U.E., ce qui devient possible par l’intervention du F.M.I. et par la neutralisation des Constitutions dans chaque pays. Et encore, par la neutralisation des processus administratifs nationaux en cours. C’est ainsi qu’en Grèce des superviseurs sont installés dans chaque ministère et récemment même, des policiers Allemands qui deviendront bientôt opérationnels. Par la suite, leurs entreprises viendront rafler ce qui les intéresse des richesses nationales, et enfin, lorsque ces pays du Sud seront suffisamment défaits, leurs maîtres pourront alors à tout moment, soulever le problème de la souveraineté nationale, bien évidemment, suivant le cadre de leurs propres intérêts géopolitiques. La politique de l’extrême-droite contemporaine dans son noyau le plus dur, n’est pas à rechercher parmi les groupuscules fascisants et historiquement imitateurs comme l’Aube dorée, mais d’abord, dans la politique mise en œuvre par le gouvernement allemand, en commun avec ceux de l’Autriche, de la Finlande et des Pays Bas. Je note que ces trois premiers pays, étaient des alliés à l’époque du nazisme, et que cette politique d’extrême-droite, activement soutenue par le F.M.I. est aussi, celle de notre gouvernement docile” (Quotidien des Rédacteurs du 16 avril).

Quotidien “Elefterotypia” du 13 avril

Notre adaptation à ce nouvel ordre des faits et des significations est finalement plus rapide que jamais. D’ailleurs, nous sommes contraints et surtout forcés à suivre et à tout niveau. Nos sans-abris ont manifesté pour la première fois devant le Parlement vendredi dernier 12 avril, tandis que les nouvelles formes d’engagement politique hantent l’esprit des ex-citoyens en Grèce et ailleurs. La nouvelle tyrannie s’y adapte aussi à sa manière, dans les prisons grecques par exemple, désormais on torturerait à l’électrochoc et au taser, comme à Grevena au Nord d’Athènes, d’après le quotidien Elefterotypia de ce mardi 16 avril, évidement, la Police dément les faits, et le ministre de la Justice (?) ordonne une enquête urgente à ce sujet. C’est aussi en ce moment, c’est-à-dire la semaine dernière, que la plateforme athens.indymedia, hébergée jusque-là par les serveurs de l’École Polytechnique d’Athènes a été fermée. Toute nôtre extrême-droite d’en bas, c’est-à-dire de l’intérieur du pays, fête l’événement, depuis l’Aube dorée et jusqu’à Adonis Georgiadis, député de la Nouvelle démocratie de Samaras et transfuge du parti d’extrême-droite Laos, c’était en 2011-2012, du temps du banquier-Premier ministre Papadémos, alors choisi pour ce poste de transition par Angela Merkel, d’après une partie de la presse grecque en tout cas.

Manifestation des sans-abris, Athènes. (Quotidien des Rédacteurs du 15 avril)
“Indymedia muselé” (Quotidien des Rédacteurs du 15 avril)
Avenue d’Athènes, avril 2013
Librairie-bazar en Attique, avril 2013

La transition justement, pourrait bien s’avérer risquée pour les initiateurs de l’adaptation, sous certaines conditions en tout cas. En attendant, nos avenues se vident peu à peu, tandis que les invendus des librairies ou des maisons d’édition ayant fait faillite, se retrouvent sur les présentoirs des nouvelles librairies-bazars, et vendus de un, à cinq euros pièce. La connaissance à la portée de tous dans un sens, le doute aussi, espérons-le en tout cas. Car douter c’est déjà penser et peut-être pour cette raison, cette semaine encore, des débats ouverts entre économistes et politiques de nos gauches, auront lieu à Athènes sur le thème de la sortie de la Grèce de la zone euro, voire de l’abandon de l’U.E., à étudier ou sinon, à prévoir. Déjà qu’au sein de Syriza la bataille interne à ce sujet fait rage depuis l’exécution sommaire de l’économie chypriote, signe des temps sans doute. Les catalyseurs du futur ne manqueront plus chez les perdants, comme d’abord, chez les gagnants. C’est ainsi qu’il va falloir trancher en cette Europe enfin, du cœur du problème, comme le fait très justement remarquer Jacques Sapir: “En fait, nous connaissons depuis environ trente ans un double mouvement. D’une part, il y a la dépossession volontaire de l’élite politique de pans entiers de la décision politique. C’est le processus de transferts de souveraineté à l’Union Européenne qui est ici en cause. D’autre part, et l’on peut dire en lot de compensation pour cette dépossession, l’élite politique a vu s’ouvrir devant elle de fantastiques capacités d’enrichissement personnel par le biais de la déréglementation et de la financiarisation. La crise politique et morale que la France connaît aujourd’hui trouve dans ce double mouvement sa source. En effet, le personnel politique se voit cantonné dans une position de gestionnaire et privé, de plus en plus, de la capacité de prendre des décisions. Dans le domaine des décisions économiques, mais aussi bientôt sociales, nous avons perdu ou nous sommes en train de perdre cette capacité de décider”.

Nous finirons certes par nous sortir de cette notion si étriquée de la portée du temps, et donc, du processus décisionnel qui en découle, entretenue par cette civilisation qui serait paraît-il la nôtre.Mais alors à quel prix ?

“Ne pas toucher. C’est la demeure du chat”, Grèce, avril 2013

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