La zone euro en écroulement graduel

par Dimitris Kazakis

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La dernière décision de la BCE de réduire le taux d’intérêt du financement principal à 0 % et celui de l’épargne à -0,40 %, équivaut à un coup supplémentaire sur un euro déjà moribond. Cette décision de la BCE a supposément été adoptée pour éviter le glissement vers la déflation de toute la zone euro.

La déflation comme menace

A vrai dire il n’y a pas de mesure de politique monétaire qui puisse freiner la déflation. Le premier pays de la zone euro qui a été pris dans les tenailles de la déflation est la Grèce, depuis 2013.  Suivent l’Espagne, depuis 2014, Chypre et le Portugal. L’Irlande est aussi en train de plonger dans la déflation depuis 2015. L’Allemagne se trouve sur le bord du gouffre, alors que la Grande Bretagne et les USA se trouvent eux aussi face au même problème. Durant l’année 2015, toute la zone euro ainsi que toute l’économie de l’UE ont traversé le seuil de la déflation en atteignant un taux d’inflation de 0 %. Les premiers mois de l’année 2016 nous avons été confrontés à des chiffres fortement négatifs, ce qui a mené la BCE à décider de la chute des taux d’intérêts.

Qu’est-ce que la déflation ?

La déflation se manifeste par des chiffres négatifs d’inflation, c’est à dire par l’indice des prix à la baisse. Cette baisse n’équivaut pas à un écroulement économique si elle est due à une montée explosive de la productivité du travail au sein de l’économie réelle. Dans un cas pareil c’est tout le contraire. Une telle baisse peut être bénéfique pour la situation économique des travailleurs si l’économie n’est pas dominée par des monopoles privés et par des banques de spéculation. Est-ce le cas aujourd’hui ? Voyons ! Depuis le début des années 2000, l’augmentation de la productivité des USA présente des indices médiocres. Pendant la période 1995-2003 la productivité du travail a augmenté de plus de 3 %. Pourtant, le quinquennat 2010-2015 a montré le taux d’augmentation le plus bas depuis le 19e siècle : autour de 0,5 % par an.

Tel est le cas dans presque toutes les économies développées. En particulier au sein de la zone euro et de l’UE, où l’Allemagne vit actuellement avec les rythmes les plus faibles du siècle en termes de productivité du travail.

De plus –il faut tenir compte que contrairement à ce qui s’était passé pendant l’entre-deux-guerres, avant l’écroulement de l’économie mondiale du capital en 1929– aujourd’hui cette période de déflation n’a été précédée ni d’une forte inflation ni d’une hyperinflation. Nous constatons en conséquence que la déflation actuelle est le résultat d’un effondrement de la demande totale, notamment de la consommation et des investissements.

Quelles en sont les causes ?

Pourquoi y a-t-il effondrement de la demande totale ? La première cause en est l’expansion inouïe des marchés financiers qui, par l’explosion des dettes, absorbent de plus en plus les ressources vitales de la vraie économie, en termes de travail, de revenus, de commerce et d’investissement dans la production. En deuxième lieu, les énormes inégalités établies au détriment du travail.

Tout cela n’est pas accidentel, il s’agit bien des caractéristiques dits structurelles de la soit disant « économie libérale », telle qu’elle a été consolidée à partir des terribles années 1980 : mondialisation de l’expansion financière et abolition de toutes les conditions de redistribution sociale, économique, ou du travail qui garantissaient la limitation des inégalités sociales et économiques. Voici quels sont les vecteurs qui nous mènent aujourd’hui à la déflation et à l’écroulement graduel de l’économie mondiale.

La Banque des Règlements Internationaux elle-même, dans son dernier Quarterly Review (3/2016), note : « L’inégalité des richesses a commencé à augmenter au sein des économies développées. Les données disponibles pour la période 1810-2010 montrent que, ayant comme point de référence le 1 %  des plus riches, les inégalités ont effectivement augmenté depuis les années 1980. Même le niveau des inégalités se maintient toujours en dessous de celui de la deuxième moitié du 19e siècle, son augmentation progressive marque la fin de la période de réduction qui caractérisait le 20e siècle ».

Cette inversion de tendance est due aux politiques de revanche sociale du capital et de l’ouverture des marchés, qui ont dominé tant la droite que la gauche depuis la fin des années 1980 et a été, par la suite, aggravée par la mondialisation des marchés financiers. Ces marchés financiers ne peuvent aujourd’hui continuer leur expansion que par la spéculation sur des dettes non viables et sur des titres dérivés sans aucune connexion avec l’économie réelle.

Le cercle vicieux qui mène au chaos

Que font face à tout cela les directeurs des banques centrales, tel M. Draghi ? M. Draghi, au nom de la BCE, s’est engagé d’inonder le système financier d’argent tout frais pour tout le temps qu’il serait nécessaire afin de maintenir le mirage d’une récupération économique et d’empêcher ainsi un nouveau cycle de déflation. C’est ainsi que, mise à part la réduction des taux d’intérêts, il a aussi procédé à la « détente quantitative », en passant de 60 à 80 millions par mois. Est-ce que M. Draghi atteindra ses buts ? Bien sûr que non. Au contraire, les mesures prises par la BCE obligeront même des banques qui conservent un robuste secteur d’épargnes, de transférer le coût du pourcentage négatif à leurs épargnants. Dans les cas où ceci ne pourra pas se faire, il y aura une très grande pression de la part des banques dites « systémiques » pour une découpe immédiate des épargnes. Et nous savons quelle sorte de résistance posent habituellement nos gouvernements aux pressions des banquiers.

Les banques et les investisseurs savent que la BCE achètera grande partie des obligations qu’ils éditent, c’est pour cette raison que ni les Etats ni les entreprises de monopole n’auront d’objection à appuyer l’édition de ces obligations avec des taux négatifs. Ceci alimentera de force une spirale de baisse des taux dans les marchés qui, d’un côté mènera à l’augmentation du nombre des dettes non viables pour les Etats et les particuliers. D’un autre côté, à la fuite massive des capitaux par l’intermédiaire de la liquidation des titres, avec comme résultat le renforcement d’une dynamique de crash déjà présente dans les marchés financiers.

Et plus le danger de crash menacera les grandes banques et les marchés financiers, plus augmenteront les pressions sur M. Draghi pour de nouvelles réductions des taux d’intérêts et le lancement d’argent frais sous la forme de « détente quantitative ». En ceci est le cercle vicieux qui mène au vortex de la déflation.

Quelles conséquences sur la vraie économie ?

Les entreprises seront de plus en plus confrontées à la compression de leur marge de gains. Il y aura un renforcement progressif, surtout chez les plus grandes entreprises et notamment chez les multinationales, de la tendance vers l’accumulation d’argent dans leurs trésoreries au lieu de procéder à de nouveaux investissements ou à de nouveaux cycles de travail.

Vers la fin de 2014, les 100 plus grandes multinationales possédaient environ 4.4 trillions de dollars dans leurs trésoreries presque le double du niveau d’avant la crise économique mondiale, somme égale à la fortune personnelle des 4 milliards des plus pauvres gens de la planète.

Dans leur totalité, les multinationales gardent dans leurs coffres forts autour de 8 trillions de dollars, somme égale à plus de 10 % du PIB mondial. Cette concentration de liquidités a pour cause l’effort de ces entreprises de réduire leur dépendance vis-à-vis de la dette et de garantir ainsi leur refinancement, alors que les taux sont très bas, créant ainsi une sorte de protection face aux désordres financiers.

Tout cela mènera obligatoirement à de nouvelles vagues de licenciements et de compression des coûts de travail partout dans le monde. En même temps, les petites et moyennes entreprises se trouveront face au dilemme de la fermeture ou du rachat. Il y a aura également des pressions pour des nouvelles découpes au niveau des charges sociales, de sorte qu’il y ait plus de fonds pour le paiement des dettes, publiques et privées.

De cette manière, la demande totale continuera à chuter en menant directement et avec une exactitude mathématique au coeur du vortex de la déflation.

La zone euro s’écroule

L’euro peut-il survivre ? Rappelons-nous de ce que disait la BCE à propos de la « définition de la stabilité des prix » (www.ecb.europa.eu/mopo/strategy/pricestab/html/index.en.html), c’est à dire à propos de sa mission initiale de maintenir l’inflation de la zone euro à peine sous le seuil des 2 %: nous lisons qu’un tel objectif « offre une marge suffisante pour éviter le danger de la déflation. Il est important d’avoir une telle marge de sécurité face à la déflation car cela signifie que les taux nominatifs ne pourront pas tomber en dessous de zéro. Dans une contingence déflationniste la politique monétaire peut ne pas être en mesure de fortifier suffisamment la demande totale par l’utilisation de ses taux. Ceci rend bien plus difficile pour l’union monétaire la tâche de lutter contre la déflation que celle de lutter contre l’inflation ».

En d’autres mots, même de la bouche de la BCE nous apprenons que la déflation ne peut pas se gérer par les politiques monétaires habituelles. Les conditions de déflation mettent en péril la survie de l’euro et aujourd’hui c’est un fait que la zone euro est dans des territoires inexplorés.

La déflation mène à la guerre

Il faut savoir que le capitalisme en tant que système n’a pas pu trouver de solution économique pour lutter efficacement contre le tourbillon de la déflation, surtout quand il est combiné à une récession mondiale. La raison est simple. Pour que l’économie échappe au cycle déflationniste de façon efficace, il faut pour le moins l’effacement des dettes, la faillite des grandes banques et un vrai revenu aux masses des travailleurs afin de pouvoir revigorer la consommation.

Ceci mène à deux choix fondamentaux : d’un côté, au changement radical de la politique économique et financière avec comme axe central une grande redistribution des revenus et des richesses au profit des travailleurs ; de l’autre, bien évidemment, au fait de rendre l’économie nationale indépendante des marchés financiers mondiaux. La condition minimum pour cela ce serait la re-nationalisation de tous les secteurs de base de la politique monétaire et financière. En d’autres mots, il faudrait de puissants systèmes nationaux de régulation économique. Quel gouvernement pourrait le faire ? Uniquement un gouvernement qui n’est pas un pantin aux mains de l’euro et du cartel des banquiers.

Pour sortir du tourbillon déflationniste, le capitalisme des années trente a essayé le New Deal mais aussi « l’économie corporatiste » du fascisme et du nazisme. Tous ces efforts ont tout simplement préparé le terrain pour la Deuxième Guerre mondiale. De la même façon que les efforts du colonialisme pour faire face à la déflation de la récession mondiale de la période 1873-96 ont mené à la Première Guerre mondiale.

Vers un expansionnisme plus intensif

La déflation n’est pourtant pas une situation où tous souffrent de la même façon. C’est une condition qui intensifie les tendances impérialistes des plus forts qui, dans leur effort de faire face à la récession chez eux vont piller chez les autres, chez les plus faibles,  en commençant par les plus problématiques.  Quelle est la façon la plus parfaite de mener un tel pillage ? La dévaluation accélérée des économies aux niveaux internes et externes.

Voici pourquoi nous verrons très prochainement l’introduction d’une monnaie double ou parallèle en Grèce, dans le but de combiner la dévaluation interne, causée par les memoranda, à une dévaluation externe des revenus, de la fortune et du travail. Les décisions de Draghi et le fantôme de la déflation obligeront l’Allemagne à faire pression pour une solution comme celle proposée par Schaubble : un nouveau mémorandum prévoyant une monnaie double ou parallèle.

L’intensité des contrastes et les efforts de l’Allemagne à faire face à l’inéluctable écroulement de la zone euro mèneront l’Europe à des situations largement pires de celles que le monde a connues après le crash de 1929, lors de l’effondrement de l’étalon or. Nous verrons la dissolution même des grands Etats. La guerre étant l’unique solution pour ceux qui dominent les marchés et la politique.

Par conséquent, il n’y a qu’un seul moyen d’y échapper, au moins pour ceux qui ne souhaitent pas que la Grèce revive la Troisième grande Guerre, celle qui a déjà commencé au Moyen Orient, en Asie et en Afrique.

Nous devons quitter, le plus tôt possible la zone euro et l’UE, avant d’être enterrés sous les ruines d’un bâtiment  pourri. Nous devons procéder à l’effacement des dettes, au renforcement et à la protection de notre économie en termes de production, de travail, de revenus. Dans le cas contraire nous vivrons la désintégration totale.

Pour la traduction en français : Christina Komi

 

 

 

 

 

 

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